Dans le média de propagande russe TASS a publié une « interview » de la porte-parole officielle du ministère des Affaires étrangères de la Russie Maria Zakharova, à l’occasion du 19 avril — nouvelle « date commémorative » russe — « Journée de la mémoire des victimes du génocide du peuple soviétique« . La présentation même de cette conversation montre qu’il ne s’agit pas simplement d’histoire, ni de débat scientifique, ni d’une discussion honnête sur la tragédie de la Seconde Guerre mondiale. Le lecteur est confronté à un texte politique dans lequel la mémoire, les victimes, l’Holocauste, le destin des peuples de l’URSS, l’Ukraine, l’Europe et même Israël sont intégrés dans une seule construction de propagande avantageuse pour Moscou.
Nous ne raconterons pas « l’article » lui-même – ceux qui le souhaitent peuvent le trouver eux-mêmes – l’internet fonctionne encore là-bas (pour combien de temps ?).
Pour le public israélien, ce matériel est particulièrement important non seulement parce que l’interview mentionne directement Israël et « Yad Vashem ». Ce qui est plus important, c’est que le régime russe tente à nouveau de se placer au centre du discours mondial sur la mémoire, la morale et les victimes du nazisme, tout en utilisant ce capital moral pour justifier la guerre actuelle contre l’Ukraine. C’est pourquoi une telle interview doit être lue non pas comme un document historique, mais comme un exemple de la manière dont le régime agresseur de la Russie masque une technologie politique sous le couvert de la mémoire.
Ce qui rend l’interview de TASS dangereuse pour la compréhension de l’histoire

En surface, tout semble presque impeccable. Zakharova parle des morts, des monuments, de la réécriture de l’histoire, des victimes du hitlérisme, de la nécessité de préserver la vérité sur la guerre. Pour un lecteur non préparé, cela peut même sembler convaincant : qui contesterait que la mémoire des millions de tués doit être préservée.
Mais c’est ici que commence la principale manipulation.
Le problème n’est pas que la Russie se souvienne des victimes de la Seconde Guerre mondiale. Le problème est que le système du Kremlin a depuis longtemps cessé de se souvenir d’eux pour la mémoire. Il les utilise pour le pouvoir, pour légitimer sa propre agression, pour faire du chantage moral à ses opposants et pour présenter toute critique de la politique étrangère russe comme presque une complicité dans la « réécriture de l’histoire » ou même dans un nouveau « fascisme ».
C’est la clé pour comprendre toute la construction. Quand l’État parle des morts, il est toujours important de voir ce qu’il fait des vivants. Dans ce cas, ce n’est pas la mémoire qui devient vivante, mais l’idéologie.
La mémoire comme monopole, et non comme dialogue
Zakharova construit sa position comme s’il n’existait qu’une seule version acceptable de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, et que la Russie moderne avait le droit exclusif d’en être le gardien. Toutes les autres approches — est-européennes, ukrainiennes, baltes, occidentales, juives, israéliennes, académiques, comparatives — dans un tel schéma deviennent automatiquement soit secondaires, soit suspectes, soit directement hostiles.
C’est une méthode extrêmement dangereuse. La mémoire historique dans le monde réel est complexe. Elle n’a pas à être la même à Kiev, Haïfa, Varsovie, Berlin, Vilnius ou Prague. Chaque pays a sa propre expérience de la guerre, de l’occupation, de la résistance, du sauvetage, de la collaboration, du génocide et de la libération. Mais la propagande ne tolère pas la complexité. Elle a besoin d’une verticalité. Dans cette verticalité, Moscou est le sommet, et tous les autres doivent soit être d’accord, soit être classés dans le camp des « déformateurs de la vérité ».
La sacralisation de sa propre version de l’histoire
Une autre méthode notable est la sacralisation constante du sujet. Dans l’interview, on utilise des formules sur le « devoir sacré », la « mémoire sacrée », les « héros », le « peuple vainqueur », la « mission historique ». À première vue, cela ressemble à un langage patriotique. En réalité, c’est un moyen de sortir la discussion de la sphère des arguments pour la placer dans celle du tabou émotionnel.
Quand un sujet est présenté comme sacré, il devient psychologiquement plus difficile de contester l’interprétation officielle. Alors, le dissident n’est plus simplement un historien avec un autre point de vue ou un journaliste posant une question gênante. Il peut être moralement humilié avant même le début du débat : présenté comme insensible, ingrat, presque profanateur de la mémoire.
Pour le régime agresseur de la Russie, c’est un schéma idéal. Là où les faits manquent, le ton sacré entre en jeu. Là où il n’y a pas de preuve, l’offense au nom des morts apparaît.
Comment le Kremlin remplace l’histoire par la politique
La manipulation centrale de l’interview réside dans le fait que la discussion sur la Seconde Guerre mondiale se transforme progressivement en une discussion sur les objectifs géopolitiques actuels de Moscou. Et cette transition n’est pas faite par hasard, mais très précisément.
D’abord, le lecteur est plongé dans un cadre émotionnel lourd : victimes, monuments, exhumations, camps de concentration, pertes, morts oubliés, mémoriaux démolis. Ensuite, dans ce même cadre, on commence à intégrer l’Union européenne, l’OTAN, l’Europe de l’Est, l’Ukraine, les structures internationales, et plus tard — même la lutte politique contemporaine. En fin de compte, le lecteur établit le lien souhaité par la propagande : si la Russie parle au nom de la mémoire de la guerre, alors les adversaires actuels de la Russie se retrouvent automatiquement de l’autre côté de la ligne morale.
C’est un collage grossier mais efficace.
Fausse binarité : soit avec Moscou, soit avec les falsificateurs
Dans l’interview, il ne reste presque plus d’espace pour un débat historique normal. La logique est construite comme si le monde était divisé en seulement deux camps.
Dans le premier — la Russie, la vérité, la mémoire, les héros, la libération, la lutte contre le nazisme.
Dans le second — ceux qui démolissent les monuments, réécrivent les manuels, minimisent les victimes de l’URSS, et à terme, semblent pousser le monde vers une « pandémie de fascisme ».
Mais le monde réel est différent.
On peut reconnaître la contribution colossale de l’URSS à la défaite de l’Allemagne nazie et en même temps ne pas être d’accord avec la propagande russe contemporaine. On peut condamner la destruction des sépultures et en même temps rappeler les répressions soviétiques. On peut honorer la mémoire des soldats de l’Armée rouge et en même temps comprendre que pour de nombreux peuples d’Europe de l’Est, l’année 1945 signifiait non seulement la libération du nazisme, mais aussi le passage sous un nouveau contrôle.
C’est cette complexité que la machine du Kremlin n’a pas besoin. Elle a besoin d’un tableau moral simple : ici le bien, là le mal. Et puisque le bien aujourd’hui, c’est la Russie, toute critique de la guerre contre l’Ukraine se transforme presque en un acte de trahison historique.
Substitution des termes et collage émotionnel
L’une des méthodes les plus visibles dans l’interview est le mélange constant de différents concepts. On y trouve côte à côte « fascisme », « nazisme », « hitlérisme », « revanchisme », « réécriture de l’histoire », « russophobie », politique de l’UE, politique de l’OTAN et mémoire de la guerre. Pour une discussion académique, c’est inacceptable, car il s’agit de phénomènes différents, d’époques différentes et de niveaux d’analyse différents.
Mais pour la propagande, ce mélange est extrêmement pratique.
Si tout est mis dans un seul paquet émotionnel, alors on peut obtenir l’effet souhaité : une personne qui débat avec Moscou sur l’interprétation du passé soviétique commence aux yeux du public à se tenir quelque part à côté de ceux qui justifient le mal historique. Ce n’est pas une analyse. C’est une opération psychologique.
Pourquoi le thème du « génocide du peuple soviétique » est présenté maintenant
Une place particulière dans l’interview est occupée par la formule promue par Moscou sur le « génocide du peuple soviétique ». Elle est présentée comme une donnée juridique et morale presque incontestable, autour de laquelle un travail interne et international aurait déjà été construit.
Pour le lecteur israélien, il y a ici une subtilité importante.
La question n’est pas de savoir s’il y a eu des crimes de masse des nazis contre la population civile de l’URSS. Ils ont eu lieu, et leur échelle monstrueuse a longtemps été prouvée. La question est ailleurs : pourquoi maintenant le pouvoir russe tente-t-il de manière si agressive et insistante de formuler cela dans un nouveau cadre politico-symbolique, avec des prétentions internationales.
La réponse est évidente. Le Kremlin a besoin non seulement d’un terme. Il a besoin d’une ressource morale. Il faut créer un cadre de victime propre autour duquel on pourra construire une nouvelle architecture diplomatique et idéologique. Plus la Russie mène activement la guerre contre l’Ukraine, plus elle doit parler non de ses frappes, de son occupation, de ses destructions et de ses déportations, mais de ses propres souffrances historiques.
C’est pourquoi la discussion sur le passé fonctionne ici comme un écran de fumée pour le présent.
Juridisation sans véritable débat juridique
Une autre méthode consiste à donner à la nouvelle formule l’apparence d’une complétude juridique. Dans l’interview, on entend l’idée que tout est déjà prouvé, que les tribunaux et les forces de l’ordre ont travaillé, que le travail international est en cours, que la question est presque close. Ce langage est nécessaire pour que la décision politique apparaisse comme un résultat juridique objectif.
Mais les catégories juridiques ne fonctionnent pas selon le principe de l’annonce télévisée.
Quand un État formule d’abord politiquement le récit nécessaire, puis le fixe à travers ses propres institutions, et ensuite le présente au monde comme une vérité juridique incontestable, ce n’est plus de la science ni du droit international. C’est la production étatique d’une réalité commode.
L’Ukraine dans cette interview — pas un sujet, mais un objectif
Bien que la discussion porte formellement sur la Seconde Guerre mondiale, l’Ukraine est présente dans l’interview comme un objet d’attaque constant et caché. Parfois directement, parfois par des allusions, parfois par des constructions sur le « revanchisme », la « réécriture de l’histoire », la « trahison de la mémoire des ancêtres » et les « descendants ingrats ».
C’est une méthode très caractéristique du régime agresseur de la Russie.
On ne cherche pas seulement à critiquer politiquement l’Ukraine moderne. On cherche à la discréditer moralement à travers la ligne historique. On insinue au lecteur que l’indépendance ukrainienne, la mémoire ukrainienne, l’interprétation ukrainienne de la guerre et la résistance ukrainienne à Moscou sont presque une apostasie de l’histoire sacrée commune.
Ainsi se crée un fondement pseudo-moral pour l’agression.
Si l’Ukraine est déclarée espace de trahison historique, alors la guerre contre elle est présentée non comme une guerre de l’empire contre un voisin, mais comme une sorte de continuation de l’ancienne lutte contre une « mauvaise » force historique. C’est particulièrement cynique précisément parce qu’en réalité, la Russie attaque un pays qui se défend aujourd’hui contre une invasion, et ne se livre pas à une « réhabilitation du nazisme » dans le sens que lui attribue la propagande du Kremlin.
La culpabilité héréditaire comme outil de démonisation
On remarque particulièrement comment dans l’interview fonctionne le motif des grands-pères et arrière-grands-pères. Il est nécessaire pour traduire la politique contemporaine dans le champ de l’hérédité morale. Comme si les ancêtres avaient combattu ensemble, et que les descendants avaient maintenant trahi leur mémoire.
C’est un schéma émotionnel fort, mais historiquement et politiquement malhonnête.
La mémoire de la guerre ne se transmet pas comme une obligation éternelle de soutenir la politique étrangère actuelle de Moscou. Les descendants ne sont pas obligés de considérer l’État russe comme le seul héritier de la Victoire. Encore moins sont-ils obligés d’accepter que le droit de parler de la victime donne automatiquement le droit de mener une guerre de conquête aujourd’hui.
Israël, « Yad Vashem » et la pression cachée à travers le thème de l’Holocauste
L’un des fragments les plus importants pour NAnovosti est le bloc concernant Israël et la réaction de « Yad Vashem ». Ici, la rhétorique diplomatique russe devient particulièrement révélatrice.
D’une part, Zakharova dit que Moscou a été « extrêmement surprise » par la réaction de « Yad Vashem ». D’autre part, elle s’efforce immédiatement d’adoucir les formulations, déclare être prête à travailler ensemble, à coordonner les efforts, à coopérer avec les collègues israéliens pour préserver la mémoire de la Seconde Guerre mondiale.
Dans le langage diplomatique, cela semble modéré. Politiquement, c’est une tentative de pression douce.
La Russie montre : nous voulons que les institutions israéliennes ne gênent pas le nouveau cadre russe sur le « génocide du peuple soviétique », et encore mieux — qu’elles n’entrent pas en contradiction ouverte avec lui. Il est important pour Moscou que sa propre construction historique ne soit pas publiquement problématisée sur fond de tradition mémorielle israélienne, où existent des critères beaucoup plus stricts pour travailler avec le thème de la Shoah, de l’extermination de masse et de l’unicité du « projet » nazi.
S’appuyer sur le poids moral de l’Holocauste
C’est sans doute l’un des éléments les plus sensibles de toute l’interview.
Quand Moscou rappelle son rôle dans les résolutions consacrées à l’Holocauste, quand elle souligne qu’elle « n’a jamais divisé les victimes », quand elle propose un travail commun sur la mémoire, elle ne fait pas que prononcer des mots diplomatiques corrects. Elle tente d’intégrer sa propre conception étatique dans le même registre moral dans lequel la mémoire de la Shoah existe dans le monde.
Pour Israël, c’est un point fondamentalement important.
La mémoire de l’Holocauste n’est pas une décoration pour des manœuvres de politique étrangère. C’est une catastrophe documentée de manière unique, ayant sa propre ampleur historique, juridique, philosophique et morale.
Quand le régime agresseur de la Russie cherche à adosser à cette mémoire sa construction politique actuelle, il résout deux tâches à la fois : il élève le statut moral de sa propre rhétorique et rend toute critique de cette rhétorique plus inconfortable.
C’est pourquoi la réaction des structures israéliennes à de telles tentatives a non seulement une signification académique, mais aussi morale.
Pourquoi pour le public israélien cette interview ne peut pas être perçue de manière neutre
Israël est particulièrement sensible à toute tentative d’instrumentaliser la mémoire — de l’utiliser comme un outil politique. L’histoire du peuple juif a payé trop cher pour que les mots sur le génocide, l’extermination, la mémoire et la responsabilité morale soient utilisés librement et sans vérification.
C’est pourquoi il est important pour le lecteur israélien de voir que dans l’interview de TASS, il ne s’agit pas simplement d’une différence de points de vue entre les pays. Il s’agit d’une tentative d’un régime, menant une guerre contre l’Ukraine, de prendre le contrôle du langage même de la morale historique.
C’est dangereux pour plusieurs raisons.
Premièrement, parce que cela efface la frontière entre la mémoire réelle et le culte étatique.
Deuxièmement, parce que le thème de l’antifascisme devient un écran pour l’agression contemporaine.
Troisièmement, parce qu’Israël dans un tel scénario veut être utilisé comme un élément important de légitimation : si les institutions israéliennes ne s’opposent pas trop fortement, Moscou peut interpréter cela comme une reconnaissance tacite de son propre cadre.
C’est précisément à cet endroit que NAnovosti — Nouvelles d’Israël | Nikk.Agency voit l’un des aspects les plus dangereux de telles publications. Sous couvert de discussion sur les morts, la propagande russe tente de manipuler les vivants : leurs émotions, leur mémoire historique, leurs réactions diplomatiques et leurs instincts moraux.
Les principales manipulations de l’interview — brièvement et en substance
Si l’on réduit tout le texte à un ensemble de méthodes, on obtient le tableau suivant.
La Russie s’attribue le droit exclusif de parler au nom de la vérité historique.
La mémoire des victimes est utilisée comme un bouclier moral contre la critique de la politique actuelle du Kremlin.
Le débat historique est remplacé par une division entre « les nôtres » et « presque fascistes ».
L’Ukraine est diabolisée à travers le mythe de la trahison de la mémoire commune.
L’Europe est présentée non comme un espace de débat complexe sur le passé, mais comme une fabrique de mensonges conscients.
Israël est doucement entraîné dans la construction souhaitée par Moscou à travers le thème de la mémoire commune et de l’Holocauste.
Les catégories juridiques sont présentées comme un produit politique déjà prêt.
Et enfin, tout ce système fonctionne pour un objectif principal : amener le public à regarder non pas les crimes actuels du régime agresseur de la Russie, mais son image soigneusement éditée comme « défenseur de la vérité historique ».
Ce qu’il est important de dire clairement
La mémoire de la Seconde Guerre mondiale ne peut pas être privatisée par un État qui utilise lui-même le langage historique pour justifier la guerre, l’occupation et la destruction d’un pays voisin. On ne peut pas permettre de transformer des millions de morts en ressource rhétorique pour de nouvelles aventures. On ne peut pas accepter que celui qui parle le plus fort des victimes du passé obtienne automatiquement une indulgence morale dans le présent.
C’est pourquoi l’interview publiée dans TASS doit être lue de manière rigide, lucide et sans illusion.
Ce n’est pas une défense de la mémoire. C’est une tentative de soumettre la mémoire à la violence étatique.
Ce n’est pas une lutte contre la falsification. C’est une lutte pour le monopole de l’interprétation.
Ce n’est pas un respect pour les victimes. C’est une exploitation des victimes.
Et ce n’est pas seulement une discussion sur le passé. C’est l’un des moyens par lesquels le régime agresseur de la Russie tente de justifier sa guerre actuelle contre l’Ukraine, de faire pression sur l’Europe et de pousser Israël dans l’un des espaces moraux les plus sensibles de la modernité.
Conclusion pour Israël et le public juif
Pour Israël, où la mémoire de la Shoah n’est pas un sujet abstrait, mais une partie de l’expérience nationale, familiale et civilisationnelle, de tels textes doivent être examinés avec une vigilance particulière. Là où l’État commence à gérer trop activement la mémoire, il y a presque toujours la tentation de faire de la tragédie un instrument d’influence.
C’est précisément ce que fait Moscou aujourd’hui.
Elle ne veut pas seulement se souvenir. Elle veut gérer la façon dont les autres se souviennent.
Elle ne veut pas seulement débattre du passé. Elle veut, à travers le passé, contrôler le langage moral du présent.
Et c’est pourquoi la réponse à de tels textes doit être non émotionnelle, mais principielle : la mémoire de la guerre n’appartient pas à l’agresseur, mais à l’histoire ; la mémoire des victimes n’appartient pas à la propagande, mais à la conscience ; et le droit de parler de la tragédie ne donne pas le droit de tuer aujourd’hui.
